L’HORREUR AU BOUT DU CHEMIN
En août 1988 une fillette de dix ans disparaît d’un camp de scouts du Calvados avant d’être retrouvée morte dans des conditions horribles Gérard Lebourg répond de cet assassinat devant la cour d’assises de Caen
Après plusieurs mois d’une enquête difficile, le meurtrier présumé de Delphine Boulay, comparaît, ce 18 mai 1992, devant la cour d’assises de Caen. Accusé d’homicide volontaire avec préméditation, Gérard Lebourg, aujourd’hui âgé de trente et un 31 ans, est incarcéré à la maison d’arrêt de Caen depuis septembre 1990, soit très exactement deux ans après que le corps calciné de Delphine ait été retrouvé dans un bois proche de Honfleur.
Deux ans d’un épais mystère où Gérard Lebourg a joué une partie de cache-cache avec les policiers, non sans une certaine jubilation. Lebourg comparaîtra devant les jurés de la Cour, non seulement pour le viol, l’enlèvement et l’assassinat de Delphine mais il devra également répondre de viols et attentats à la pudeur commis sur sa nièce mineure, en 1984, 1988 et 1989.
Les faits
Août 1988, le temps des vacances. En compagnie de son frère Nicolas et d’une vingtaine d’enfants originaires de la région parisienne, Delphine, la « jeannette », participe à un camp de scouts à Villerville (Calvados). Elle partage la tente de Marlène, son amie. Ce sont d’ailleurs les deux seules fillettes du camp.
Le 27 août 1988 au matin, Delphine a disparu, probablement dans la nuit. Gendarmes, pompiers et trois cents bénévoles ratissent les environs tandis qu’un hélicoptère survole longuement toute la région. Le lendemain, le père de Delphine sillonne les petites routes à bord d’une voiture et appelle désespérément sa fille à l’aide d’un mégaphone. Des milliers d’affichettes seront placardées dans les magasins.
Enlèvement, fugue après réprimande ? Les enquêteurs, comme pour conjurer le sort, privilégient un temps la disparition volontaire. Une éventualité ténue, à laquelle pourtant se raccrochent les parents de Delphine, deux informaticiens d’Issy-les-Moulineaux, au prix d’une effroyable incertitude. Mais les recherches restent vaines.
C’est le 6 septembre qu’un chercheur de champignons découvre les restes carbonisés d’un petit cadavre dans un fourré du bois des Houx, au sortir d’un hameau, Saint-Pierre-du-Val, à une vingtaine de kilomètres de Villerville. Près du corps des traces de pneus. Grâce à une dent de lait fournie par les parents, les médecins légistes identifient le cadavre de Delphine. L’autopsie en revanche ne permet pas de déterminer les causes de la mort ni la date. Pour Alain et Marie-José Boulay c’est la fin d’une cruelle angoisse. Reste leur insurmontable chagrin.
Les enquêteurs interrogent l’aumônier et les chefs scouts, ils soupçonnent aussi le directeur du camp, mais tous finissent par être blanchis. Le retentissement médiatique va bien au-delà du drame et de l’émotion, d’autant plus qu’en cet été 1988 plusieurs enfants ont été violés, torturés, assassinés. Delphine à son tour, a-t-elle subi des violences sexuelles ? Seul le meurtrier a la réponse. Mais pour l’heure il n’y aucun témoin direct, les indices sont bien minces et l’affaire s’enlise. Pendant deux ans.
Au cours d’une enquête minutieuse les gendarmes de la section des recherches de Caen, repartent à zéro depuis Villerville, abandonnent des pistes puis les reprennent, auditionnent trois mille cinq cent personnes dans toute la France, contrôlent des milliers de voitures et placent une dizaine de suspects en garde à vue.
Jusqu’à ce coup de téléphone reçu le 12 septembre 1990 de Rémy Boivent, un ancien adjudant de l’armée reconverti dans la restauration. Celui-ci s’étonne d’avoir découvert dans un placard de l’appartement mis à la disposition d’un de ses employés un dossier composé de coupures de journaux et des lettres en rapport avec le drame. Pourquoi pense-t-il aussitôt que son plongeur, Gérard Lebourg, est le meurtrier ? Lebourg qui traîne sa misère et rougit quand il croise les filles dans la rue. Décrit comme un « gentil garçon » au regard sombre, il est un solitaire, un aide-cuisinier dévoué depuis trois ans. Il relisait discrètement ses documents et peut-être en tirait-il une certaine jouissance. Alertés, les gendarmes interpellent Lebourg et le placent en garde à vue, avant qu’il ne fasse des aveux complets.
Il a bien rôdé plusieurs fois autour du camp bordant la route. Il a vu Delphine et Marlène, les deux fillettes. Il a éprouvé le désir de s’en approcher. Il les a longtemps épiées. Dans la nuit du 26 au 27 aôut, il est revenu au volant d’une voiture. Il a attendu. Delphine est sortie de sa tente. Il l’a bâillonnée, ligotée, transportée dans son véhicule. Puis il l’a violée, lui a frappé la tête contre le sol, car elle se débattait, avant de brûler son corps. L’autopsie devait déterminer que Delphine était morte des coups reçus. C’est derrière le château de la Pommeraye que le corps de la petite fille a été retrouvée. Au bout d’un chemin en lisière du bois des Houx.
Une reconstitution de la disparition la fillette a été organisée mercredi 23 janvier 1991 au soir. Gérard Lebourg, 29 ans, inculpé depuis septembre 90 pour ce meurtre a participé à cette reconstitution.
PEINE MAXIMALE REQUISE
L’avocat général de la cour d’assises de Caen a demandé la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de trente ans contre Gérard Lebourg
L’émotion a dominé, le 20 mai 1992, pendant la troisième et dernière journée du procès devant les assises du Calvados de Gérard Lebourg, contre lequel l’avocat général Eric Enquebecq, a requis la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de trente ans. La même peine avait été demandée, le matin même, par Me Michel Moutet, du barreau de Paris, représentant la famille de la petite Delphine Boulay.
En fin d’après-midi, l’avocat général, la voix cassée par l’émotion, s’est tout d’abord adressé aux parents de Delphine. « Je veux leur dire qu’en tant qu’homme, je vis à leurs côtés. Depuis des semaines je vis leur calvaire », a-t-il déclaré, ajoutant : « Delphine, j’ai l’impression de l’avoir connue. » Pour l’avocat général, qui a parlé pendant près de deux heures et demie, « Gérard Lebourg a fait le mauvais choix de nier, car il confirme qu’il est toujours un être fuyant, lâche, sans remords, qui ne cherche pas un début de soin, qui en un mot confirme sa dangerosité et le risque de récidive ».
« Gardez en tête la fin de Delphine, enlevée sans savoir ni par qui ni pourquoi », a-t-il lancé aux jurés. « On peut avoir le choix entre la vengeance et la pitié, ne cédez pas à la tentation de la pitié, il n’en n’a pas eu pour Delphine ni sa famille », a-t-il ajouté.
L’ouverture de l’audience a été marquée par l’intervention des parents de Delphine, qui, bien que très brève, a empli la salle d’une intense émotion. « Je me sens humiliée pour elle, souillée », a déclaré à la barre Marie-José Boulay. « Il faut tout faire pour qu’un tel drame ne se reproduise pas. »
Le père de Delphine a confié pour sa part : « Notre douleur n’est rien à côté de cette heure qu’elle a passée. » Puis à propos de Lebourg : « J’aimerais qu’on ne lui donne jamais l’occasion de recommencer. » Leur avocat, Me Moutet, a cité une liste d’enfants victimes de viol ou de meurtre depuis quelques années faisant valoir : « Nous sommes là pour que ces choses cessent. » « Lebourg est impavide, sans remords. » Puis il a rappelé que l’inculpé avait reconnu avoir mis le feu au corps sans savoir si sa victime était seulement inanimée ou morte.
Pour Me Jean Chevais, du barreau de Paris, représentant l’association Enfance et Partage, partie civile, « la seule solution est l’élimination de la société, la mise à l’abri ». Intervenant en fin de journée, Me Michel Scelles, du barreau de Lisieux, défenseur de Gérard Lebourg, a annoncé au début de sa plaidoirie qu’il comptait plaider l’acquittement. Il a cependant dû s’interrompre pendant près d’une demi-heure, victime d’un léger malaise.
Verdict
Au terme d’un délibéré de près de trois heures, le jury, composé de neuf hommes, a finalement suivi les réquisitions de l’avocat général Enquebecq, n’accordant aucune circonstance atténuante à l’accusé, la cour d’assises du Calvados a condamné le 20 mai 1992 Gérard Lebourg, trente et un ans, à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’un période de sûreté de trente ans, pour l’enlèvement, le viol et l’assassinat de la petite Delphine Boulay.
La réclusion à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de trente ans ans, n’avait été jusqu’à présent prononcée qu’à six reprises, l’une d’entre elles ayant été cassée par la suite.
Alain Boulay (à gauche) créera l’APEV (Aide aux Parents d’Enfants Victimes)…
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